« Quoi de nouveau ? Molière ! » disait Guitry qui s'y connaissait en écriture théâtrale. Molière est à la France ce que Shakespeare est à l'Angleterre ou Charlie Chaplin aux Etats-Unis : La Référence.
Pourtant, que de spectateurs qui ont cru qu'ils n'aimaient pas Molière après avoir vu une de ses fameuses comédies... Molière toujours joué, toujours mis en scène, mais Molière qui ne fait plus rire. De moins en moins rire... Est-ce une fatalité ? Molière est-il dépassé ? Guitry se serait-il trompé ?
Non. Rien n'égale la richesse du texte de Molière, inépuisable, à laquelle ne peuvent se mesurer aucun autre auteur comique de l'époque, pas même l'excellent Goldoni (il naît une trentaine d'années après la mort de Molière). C'est une matière inépuisable pour un metteur en scène qui ne peut que se « régaler » à la travailler.
Alors que se passe-t-il ? Pourquoi ces représentations sinistres, où sous prétexte de profondeur, Molière est monté en drame, vidé de toute sa force comique ? Comment peut-on volontairement prendre un tel parti pris ? Tout grand texte comique manifeste la nature humaine et en révèle la part noire, mais ne vouloir mettre en valeur que cet aspect du texte, c'est le jouer contre sa nature, contre ce qui en justifie l'écriture, l'appauvrissant jusqu'au désintérêt.
Dans les productions les plus récentes, il faut trop souvent faire le terrible constat de l'inexistence de la mise en scène, du terrible ennui qu'elle diffuse et que ne peuvent masquer ni la qualité de comédiens livrés à eux-mêmes et à des « tirades » impossibles parce que pas mises en scène, ni l'inutile « inventivité » de la « scénographie ». À quoi bon accrocher des chaises aux murs ou faire « monter » sur scène les comédiens par des trappes si cela n'a pas de nécessité dramatique ? La « scénographie » (pour les néophytes, le mot « décor » est un peu plus restrictif mais beaucoup moins pédant) n'a d'intérêt que si elle sert la mise en scène ; elle ne la remplace pas. Le drame est que ces ennuyeuses - quand ce n'est pas prétentieuses - productions sont le fait de metteurs en scène ou d'institutions qui ont force de référence... Le spectateur « moyen » pour qui nous jouons, qui est notre seule justification à nous théâtreux n'ose pas penser qu'il a vu un mauvais spectacle et en conclue que s'il s'est ennuyé c'est que le théâtre n'est pas pour lui.
Réjouissons-nous ! Molière est toujours présent, sa force comique est intacte. Si vous voulez vous en assurer, venez voir « Les Femmes Savantes » à la Camillienne... Nous vous le promettons : vous rirez ! Du début à la fin...
Des « grandes » comédies de Molière, « Les Femmes Savantes » est celle qui semble la plus datée. Critiquer la bigoterie est toujours d'actualité. Faire rire de la médecine ne porte pas à conséquence tellement cette pratique n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était au XVIIe siècle et puis la critique d'un certain rapport aux malades est toujours d'actualité. Mais « Les Femmes Savantes » peut hérisser le poil des féministes de... tout poil, et pas que celui des féministes...
Évidemment, il ne faudrait pas présenter « Les Femmes Savantes » dans certains pays où la femme porte le joug du statut d'éternelle mineure, mais la force de Molière est de percer la surface des mentalités de son époque. Alors oublions qu'il s'agit de femmes, et l'actualité des Femmes Savantes jaillira dans toute son évidence. D'ailleurs, Molière est un homme de son temps, mais il n'est pas misogyne. Il serait plutôt, pour notre plus grand bonheur, misanthrope : la plupart des hommes de la pièce sont traités avec la même férocité que les « précieuses ».
Alors ne prenons pas au sérieux la fameuse tirade de Chrysale « C'est à vous que je parle, ma sœur... » éloge de la femme au foyer.
Il est d'ailleurs peu probable qu'elle exprime la « position » de Molière. Chrysale n'est pas son porte-parole, Clitandre reflète mieux ses idées. Mais la longueur et la « lourdeur » de la tirade n'est certainement pas sans signification. La place de la femme du XVIIe siècle européen est clairement dans son foyer. La personnalité de Molière est complexe et sa relation aux femmes exprime cette difficile complexité. Toute sa vie, Molière travaille avec des femmes - ses comédiennes - qui ne sont certes pas des femmes au foyer. Mais avec la plupart d'entre elles, il aura aussi des relations intimes qu'il conduira à son gré sans trop se soucier des souffrances qu'il pouvait semer. En revanche, avec Madeleine Béjart, l'amour de sa jeunesse, plus âgée que lui, et qui guide et soutient ses premiers pas théâtraux, il aura toujours une relation professionnelle « d'homme à homme ». Enfin, à cette époque (1672), son mariage avec Armande Béjart est une souffrance, sa jeune femme le trompant ouvertement. Cette tirade étrangement longue et colérique exprime probablement une incertitude très actuelle. Le style de vie de Molière en fait un homme de notre temps avec toutes ses contradictions dans son rapport à la femme. Enfin, cette tirade peut aussi en partie être lue sous l'angle de la critique d'une certaine affectation intellectuelle méprisant la composante sensuelle de la vie. Mais si nous nous contentions de nous en amuser...
La mise en scène de cette scène 7 de l'acte II ne s'intéresse qu'à la confrontation quasi physique entre le faible amateur de bonne chair et son « dragon » dans un hommage à Charlie Chaplin, que les amateurs du film « Les Lumières de la Ville » apprécieront. Du moins, nous l'espérons.
Le texte que nous vous présentons est quasi complet. Les seules coupes significatives sont les excès purement « politiques » puisque prenant lourdement la défense de la « cour » de Louis XIV d'une scène par ailleurs merveilleusement écrite... Molière avait ses contraintes lui aussi.

Jean Pol Lacombe

La Camillienne, 12 rue des Meuniers 75012, métro Porte de Charenton, 01 43 07 55 61

Les Femmes Savantes 2005

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