Une immobilité cataclysmique

Aimez-vous Tchekhov ? La question est iconoclaste mais elle se pose aux comédiens eux-mêmes et la réponse est partagée. Le théâtre français, Molière, Racine, Rostand en tête... est un théâtre d'action dont les personnages surgissent de conflits ouverts et d'amours francs possibles ou impossibles. Tchekhov propose un théâtre de tourments intérieurs et égocentriques, de rencontres qui attendent de se faire et ne se font jamais, tandis que d'autres se font qui n'auraient jamais dû se faire.
Les personnages parlent, parlent, parlent, moins pour cet autre à qui ils s'adressent que pour se libérer de leurs frustrations devant le constat du lent glissement de leur vie vers le néant et de la fin des choses.
Pour le metteur en scène et les comédiens, l'enjeu est de faire sortir de ces « conversations » amères, la révolte émouvante et vaine de ces personnages aveugles dont la soudaine et inévitable lucidité est sans espoir, quand elle n'est pas le désespoir ultime. L'écriture de Tchekhov n'est cependant ni tragique ni sombre. Elle est même « quotidienne ». Elle exprime des personnalités diverses, drôle, pompeuse, tendre, juvénile, amicale, dont la juxtaposition est souvent savoureuse.
Oncle Vania est une des pièces les plus « mouvementées » de Tchekhov. Sérébriakov, vieux et réputé professeur accompagné de sa trop jeune épouse, Elena, vient prendre une retraite non désirée au fin fond de la campagne russe dans la ferme dont il a perçu les revenus pendant vingt cinq ans sous la sage gestion de sa fille Sonia et de « oncle Vania ».
Ce retour « définitif », autrement dit l'omniprésence de ce vieil homme qu'il méprise après l'avoir admiré est un détonateur pour Voïnitsky (Oncle Vania). Car c'est pour lui qu'il s'est enterré dans cette campagne arriérée, ce qu'il ressent comme l'erreur de sa vie. L'errance désenchantée d'Elena dans la vieille demeure ne fait qu'aviver la plaie et en ouvrir d'autres.
Autour d'Elena, seule figure à représenter
 la jeunesse, se cristallisent en effet tous les espoirs mourants de ces personnages déçus d'eux-mêmes. Elle est la figure rêvée du romantisme illusoire qui ne veut pas mourir en eux, hommes ou femme (Sonia), quadragénaires pour les plus jeunes. Elle sera aussi la dernière illusion, la fin de toute illusion.
Tout se résoudra dans des coups de feu, coups de feu qui rateront leur cible, mais atteindront leur but, la dissolution paradoxale des tourments de chacun, le retour apaisé à ce qui était avant que le rideau ne se lève, à cette « harmonie » à la fois trompeuse et vraie sur laquelle Téléguine, propriétaire ruiné hébergé et nourri par Vania et Sonia, se crispe, harmonie d'autant plus chère qu'elle panse ses propres plaies, qu'elle est-un substitut de bonheur.
« Oncle Vania » est parfaitement « tchekhovienne » dans le sens où elle est une pièce de l'immobilité. Elle est différente cependant car elle n'est pas le refus du mouvement comme dans « La Cérisaie », ou son désir et sa peur comme dans « Les Trois Sœurs », mais un point d'arrivée qui n'est rien d'autre que le point de départ. C'est la rupture qui provoque la perte de ce qui était et c'est aussi elle qui permet le retour à ce qui était. Oncle Vania est la pièce de l'immobilité cataclysmique.

Jean Pol Lacombe

Distribution  :

 

Oncle Vania : Nicolas Ntoulos
Sonia           : Véronick Dugon
Astrov          : Pierre Siksik
Elena           : Clara Bizien
Sérebriakov : Michel Collin
Marina         : Madeleine Naturel
Téléguine    : José Saraiva
Maria           : Christiane Collin
Valet            : Adrien Nougaret

 

La Camillienne, 12 rue des Meuniers 75012, métro Porte de Charenton, 01 43 07 55 61

2009-2010 ONCLE VANIA

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