La Camillienne Théâtre a déjà présenté le Tartuffe il n'y a pas si longtemps, en 2002 dans une mise en scène de Gérard Valnay. La pièce est tellement exceptionnelle que l'envie de la reprendre a toujours été là.
Molière jouait Orgon, le jobard embobiné dans la dévoterie, et nous pouvons être certains que le talent comique du comédien fit beaucoup rire de ce personnage. Le contraste est d'autant plus grand avec celui de Tartuffe personnage sombre, certes ni racinien, ses passions sont trop secrètes, trop basses, trop tortueuses, ni shakespearien, il n'a pas de « destin », mais qui ne déparerait pas dans une tragédie. Ce cas n'est pas courant mais il n'est pas unique dans le théâtre de Molière : l'Alceste du « Misanthrope » est un personnage sincère et amer (dans lequel Molière a peut-être mis beaucoup de lui-même) et le cynisme de Dom Juan ne prête pas à rire. Mais c'est avec ce personnage que Molière est le plus cruel. Alceste est pétri d'humanité. Comment ne le serait-il pas puisqu'il aime et Dom Juan, aussi détestable soit-il ne manque ni de panache, ni de sincérité, le fondement de sa dialectique avec Sganarelle, ni de courage.
Rien de tout cela avec Tartuffe. Pas un mot, pas une ligne qui laisse entrevoir une « faiblesse », qu'il puisse être touché par un sentiment sincère. Rien que le mensonge, la dissimulation, rien qui ne soit tendu vers un but unique dans lequel se confond l'envie du pouvoir, de l'argent, de la femme. Même dans sa grande scène, où il avoue à Elmire... où il avoue quoi ? Il n'y est question que de beautés, « d'appas », de désir, jamais d'amour et Molière le conduit pratiquement dès le début de la scène dans une vulgarité médiocre (« Que fait là votre main ? » - « Je tâte votre habit, l'étoffe en est moelleuse »).
Il n'est pas besoin de s'interroger beaucoup sur les raisons qui ont poussé Molière à cet acharnement qui lui est plutôt étranger. Molière connaissait son époque et il pressentait évidemment les difficultés et les risques d'interdiction que courait sa pièce. Il lui fallait donc présenter un « méchant » sans la moindre ambiguïté. Plus le personnage serait noir, mieux il pourrait défendre sa pièce.
D'ailleurs, Ce noir personnage apparaît peu dans la pièce. 10 scènes seulement contre 20 à Orgon, 17 à Elmire, 16 à Dorine. Même Cléante le frère (15) et Marianne la fille sacrifiée (comme toutes les filles de Molière), douze, sont plus présents que Tartuffe.
Mais dans ces 10 scènes, il y a une évidence machiavélique fascinante et constamment mise en évidence par la naïve béatitude d'Orgon dont la désillusion n'en sera que plus drôle.
Ça n'a pas « marché » et « Le Tartuffe », attaqué de toute part par la bigoterie parisienne toute puissante à l'époque fut interdite de 1664 à 1669.
S'il savait - et il savait - pourquoi donc s'est-il lancé dans une aventure aussi risquée, lui l'auteur et le comédien de cour dont la fortune dépendait presque exclusivement du prince. Nous ne prétendons évidemment pas entrer dans la complexité de la personnalité de Molière, mais il est un personnage fort et d'une grande sincérité (Alceste ?). Nous pouvons avancer sans crainte que Molière devait haïr l'intolérance totalitaire, impitoyable et hypocrite des « dévots », principalement ceux de la « compagnie du Saint Sacrement » qui tenaient le haut du pavé. Il connaissait aussi son prince et son aversion pour ces tristes figures. Mais il a sous estimé leur force. Louis XIV, tout monarque absolu qu'il était, fut obligé de composer...
Tous les autres personnages sont dans la tradition du théâtre de Molière, notamment Orgon, le père, faible et pitoyable comme toujours.
Une fois encore le metteur en scène, les comédiens et bientôt vous, du moins nous l'espérons chers spectateurs, admirons la maestria avec laquelle Molière conduit et oppose ses personnages, par exemple dans la scène où Dorine reproche à Marianne sa passivité devant son père qui veut la marier à Tartuffe puis dans la subtile et magnifique scène qui suit et qui voit les deux amants se brouiller par orgueil puis se réconcilier grâce à une Dorine active et magnifique, elle aussi servante de toutes les pièces et gardienne jalouse et généreuse des intérêts bien compris des bourgeois de Molière (II-3 et II-4).
Les ressorts comiques des répliques de Molière ne sont pas aussi visibles et immédiats que dans « Les Rustres » de Goldoni que nous vous avons présenté la saison dernière, mais ils s'installent plus profondément en nous...
Un mot sur Madame Pernelle la mère d'Orgon, personnage unique dans le théâtre de Molière, trouvaille qui lui permet de présenter toute la problématique de la pièce dans une première scène forte et complexe et de camper la désillusion d'Orgon dans une scène irresistible où il n'y a de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre, ou comme le dit Dorine « Vous ne vouliez point croire et l'on ne vous croit pas. » Aussi nous sommes-nous amusés à renforcer la présence de cette chère Madame Pernelle.
Un mot enfin sur le travail du texte. Nous l'avons évidemment respecté à deux ou trois détails près mais aussi à une exception notable : l'interminable et répétitive réplique dans laquelle Cléante explique à Orgon la différence entre vrais et faux dévots et que l'on doit aux « obligations politiques » de Molière. Nous avons renoncé à la mettre en scène, tout simplement, et n'en avons gardé que la « substantifique moelle ».
Comme le plus souvent, Molière conduit ses personnages dans des situations dont il est impossible de les faire sortir « normalement ». Ici, c'est le fameux mais là aussi interminable « nous vivons sous un prince ennemi de la fraude », où l'artifice ne consiste pas à tromper le méchant pour le faire se dévoiler, comme dans « Les Femmes Savantes », mais tout simplement à violer la loi. Que la justice y trouve son compte ne fait qu'ajouter à l'embarras... Nous aurions pu la réduire elle aussi à l'essentiel, mais nous avons préféré faire réagir Tartuffe à ce déni, non pas de justice, mais de légalité.
Nous terminerons par la phrase qui terminait la présentation de 2002 : A l'époque, ce qui faisait marcher le monde était la religion... Cela ne signifie pas que vous ne risquez pas aujourd'hui de vous faire « tartuffier ».
Jean Pol Lacombe