La saison dernière, avec « Les Femmes Savantes » de Molière, c'était une histoire de femmes. Serait-ce cette saison une histoire d'hommes avec « Les Rustres » de Goldoni ?
Eh bien non... C'est toujours une histoire de femmes... et d'hommes... autrement dit la même histoire. Molière martyrisait des bourgeoises tyranniques et prétentieuses jusqu'au ridicule, Goldoni martyrise des bourgeois bilieux et misogynes jusqu'à la dictature. La réalité sociale du Paris de Molière n'est guère différente de celle de la Venise de Goldoni ; la femme est une mineure juridique, soumise à l'autorité masculine. Mais la Felice de Goldoni montre qu'à Venise, le quotidien est aussi complexe qu'à Paris et que les femmes ne manquent pas de ressources pour en remontrer à leurs maris. Les propos de Molière et de Goldoni sont cependant très différents.
Molière ne prend pas position sur les mœurs de son époque, s'attachant à peindre les travers des individus. La pièce de Goldoni, en revanche, est une pièce de combat et pour cette bataille Goldoni ne s'embarrasse pas de trop de subtilités. Si « Les Femmes Savantes » est comédie de mœurs, les Rus-tres penchent nettement vers la farce. À l'humanité trouble de Molière, Goldoni préfère la charge lourde en boursouflant ses personnages à gros traits pour mieux « marquer » l'ennemi.
Molière a toujours besoin d'un artifice tiré par les cheveux et de dernière minute - le « prince ennemi de la fraude » dans le Tartuffe, l'annonce de la fausse faillite dans Les Femmes Savantes... - pour empêcher le « méchant » de triompher et ainsi sauver à la fois les personnages et la morale d'une situation sans issue dans laquelle les a plongés une écriture pénétrante et pessimiste. Il est aisé en revanche à Goldoni de renverser le rapport de force. La subtile Felice n'a aucun mal à mettre échec et mat les quatre balourds dont l'autoritarisme grossier découvre leur peur des femmes. Leur reddition sans condition et sans gloire sanctionnée par l'acceptation penaude d'une bonne « leçon de morale » est la résolution cohérente et logique de cet affrontement.
Leur bêtise est tellement « crasse » qu'elle en est drôle par elle-même. On devine la différence du comique de Molière de celui de Goldoni. Il faut tirer les personnages de Molière du parcours émotionnel complexe du texte pour faire jaillir sa puissance comique. Que l'on se contente de travailler sur la globalité des répliques et l'ennui est vite là.
En revanche, la force comique de Goldoni est déjà dans les répliques des Rustres, dans leur outrance. Elle n'est cependant pas que là. S'il n'y a pour ainsi dire aucune différence entre les quatre rustres avec en tête de peloton un Lunardo massif et dominateur, et en serre-file un Canciano dont la force de caractère n'est pas à la hauteur de ses convictions, les femmes se différencient face à cette brutalité uniforme. Chacune se défend selon son caractère et ses armes. Indulgence donc pour l'hypocrisie sans vergogne de la jeune Lucietta qui rêve de se marier pour fuir la prison familiale. Margarita sa belle-mère cède parfois à la tentation du refus lorsque l'autoritarisme de Lunardo devient trop injuste, mais elle subit sa position « culturelle » de soumission, ce qui la fait s'effondrer psychologiquement lorsqu'elle culpabilise. Marina, forte personnalité, « brut de décoffrage » ne s'en laisse pas conter, mais cela reste une affaire privée entre elle et son mari. Seule Felice a une « conscience politique ». Elle ne se contente pas de dominer son faible mari de Canciano ; sa mondanité provocatrice est une vraie prise de position et une forme de combat.
Enfin, comme dans Les Femmes Savantes, où ce ne sont pas « les femmes » qui sont ridiculisées, le Fillippeto des Rustres, le promis de Lucietta, manifeste qu'il ne s'agit pas d'hommes ou de femmes, mais de notre humaine nature. On pressent que le pauvre jeune homme, terrorisé par son rustre de père, ne portera pas la culotte face à une Lucietta qui porte haut le même mauvais caractère que celui de son Lunardo de papa.

Jean Pol Lacombe

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Les Rustres 2006

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